Global et Local

Les Territoires des anthropologues et des juristes

Après l’écart au sein de notre séquence sur les territoires, dû notamment à l’élection de notre nouveau président, la rédaction vous propose de poursuivre la série sur la perception du territoire. Il s’agit de l’approche anthropologique, qui constitue l’avant dernier chapitre de la série.

Du point de vue anthropologique, la notion de territoire peut s’apparenter au concept d’espace personnel. Cette notion se révèle temporaire et situationnel. Ce qui semble important pour certains auteurs sur le sujet, ce sont les « marqueurs » qui séparent deux territoires (l’accoudoir du siège d’un train, la barre à la caisse d’un supermarché, etc.) ainsi que les modes d’intrusion dans le territoire de l’autre. Edward Hall, avec son concept de « proxémie » tente d’expliquer les écarts entre deux territoires personnels ou personnalisés, selon les cultures. Par exemple, certains individus manifestent une plus grande phobie du contact physique et de la chaleur corporelle, que d’autres. Il observe de grandes différences entre les humains, tant en ce qui concerne le degré d’excitation de leurs sens, que leur orientation et la manière dont ils occupent, ou non, un territoire. Il en déduit que chacun fait une expérience particulière du territoire et affirme que les individus « habitent des mondes sensoriels différents ». La sociologie américaine regarde également du côté de l’éthologie et aussi de l’anthropologie pour fonder la notion de territoire, comme vu dans les séquences précédentes.

Qui dit approche personnelle et interactions individuelle, sous-tend naturellement contexte juridique. Les juristes se doivent également de circonscrire les zones dotées du même droit et tenir compte des nouvelles configurations territoriales, concurrentes, et parfois rivales. Ainsi, dans un article éclairant, « L’inscription territoriale des lois », l’auteur, Alain Supiot, pose la question de l’existence d’ « un ordre juridique spatial, libéré de tout ancrage territorial », qui s’opposerait à un droit lié à une société et à sa délimitation géographique, sa terre. Celle-ci induit, à la fois, l’identité et la nationalité des personnes qui en sont issues. Il précise que « l’emprise de l’homme sur la terre prend en droit moderne deux formes distinctes mais complémentaires : la souveraineté et la propriété ». Il remarque que « le libre choix de son statut est aujourd’hui en plein essor », et que les entreprises sont de plus en plus nombreuses à se délocaliser pour se soustraire à des droits contraignants, à leurs yeux du moins. Elles optent pour des « pavillons de complaisances » (law shopping), qui permettent de traiter « les droits nationaux comme des produits en compétition sur un marché international des normes ». L’auteur poursuit : « C’est dans le contexte de cette métamorphose de la terre en valeur liquidable sur un marché mondial que la notion d’espace, qui était jadis réservée au droit de la mer, a été étendue au droit de la terre. Ainsi s’explique le fait que l’Union européenne se soit définie, non pas comme un territoire ou un ensemble de territoires délimités, mais comme un "espace sans frontières intérieures" ou un "espace de liberté, de sécurité et de justice" ayant vocation à s’étendre à un nombre indéterminé et indéterminable de nouveaux pays membres ».

Évidemment, l’effacement de territoires historiques qui se fondent, abstraitement, en un ensemble sans réelle identité n’est pas accepté par tous. Pourtant, se développent les techniques de scoring qui, constate l’auteur, « sur le plan géographique […] visent à traiter les villes, les nations et les territoires comme des marques commerciales en compétition. » On élabore tout un éventail d’indicateurs quantitatifs (le climat, la qualité paysagère, l’offre de services publics, la diversité culturelle, la gastronomie, la situation géographique, etc.), qui sont censés chiffrer le « capital identitaire local ». Ainsi, comme le souligne l’auteur de l’article les civilisations sortent progressivement d’un droit identique pour tous les sujets d’un même territoire, à des droits liés à de nouvelles entités « hors-sol », unies dans la même compétition inter-territoriale… Les territoires se superposent, s’encastrent, se tournent le dos, « s’entre-réseautent », bref, ils ne sont plus bêtement administratifs et expriment les nouveaux modes de vie de citoyens aux mobilités réelles et virtuelles.

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