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Grande Muraille Verte au Sahel : "une des solutions contre la désertification"

VousNousIls / Sandra Ktourza

Gilles Boëtsch, direc­teur de recherche au CNRS et anthro­po­bio­lo­giste

Gilles Boëtsch, direc­teur de recherche au CNRS, anthro­po­bio­lo­giste, a créé en 2009 avec l’INEE-CNRS et l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar l’observatoire Hommes-Milieux à Téssékéré, au Sénégal, pour étudier scien­ti­fi­que­ment les impacts de la créa­tion d’une grande muraille verte tra­ver­sant le Sahel sur les écosys­tèmes et les popu­la­tions humaines.

Cet ambi­tieux pro­jet, né en 2004 à l’initiative des pays afri­cains de la zone sahé­lienne, vise à lut­ter contre la déser­ti­fi­ca­tion par le biais d’une immense muraille d’arbres de plus de 7000 kms de long et de 15 kms de large. Les pre­miers arbres ont été plan­tés en 2008, et déjà des effets posi­tifs se font res­sen­tir. Gilles Boëtsch nous pré­sente son labo­ra­toire et les pre­miers résul­tats obtenus.

Comment est née l’idée de créer l’observatoire Hommes-Milieux ?

- J’ai mis en place en 2009 un grand labo­ra­toire qui concerne quatre pays, la France, le Sénégal, le Burkina Faso et le Mali. Le siège de ce labo­ra­toire est à Dakar. Dans ce labo­ra­toire tra­vaillent des cher­cheurs fran­çais et afri­cains sur les rela­tions entre envi­ron­ne­ment – santé – socié­tés en Afrique de l’ouest. Or cer­tains de mes col­lègues séné­ga­lais étaient impli­qués dans le pro­jet de la Grande Muraille Verte. Je l’ai décou­vert grâce à eux et immé­dia­te­ment je l’ai trouvé extra­or­di­naire. Avec le CNRS et plus pré­ci­sé­ment avec l’institut écolo­gie envi­ron­ne­ment, nous avons décidé de créer un obser­va­toire dans la zone nord du Sénégal en 2009.

C’est un obser­va­toire com­posé de scien­ti­fiques qui étudient l’impact sur les écosys­tèmes et les socié­tés humaines d’un chan­ge­ment anthro­pique, c’est-à-dire décou­lant d’une action de l’homme. Replanter des arbres, reboi­ser une zone déser­ti­fiée sont des actions anthro­piques fortes. L’observatoire est inter­dis­ci­pli­naire. On y étudie le chan­ge­ment d’écosystème, de faune, de flore, la micro­bio­lo­gie du sol et en paral­lèle les impacts sur l’homme.

Ces impacts sont de trois ordres : gou­ver­nance – pour que le pro­jet fonc­tionne, les popu­la­tions doivent se sen­tir impliquées-, ali­men­ta­tion – à proxi­mité de la muraille peuvent être culti­vés des pota­gers, ainsi les popu­la­tions peuvent man­ger des fruits et des légumes, alors qu’auparavant, leur ali­men­ta­tion consis­tait quasi exclu­si­ve­ment en mil et lait caillé-, et enfin santé (épidé­mio­lo­gie).

Grâce à la muraille verte en effet, les popu­la­tions auront des carences ali­men­taires moins fortes, les méde­cins pré­sents sur place à l’observatoire pour­ront aussi les soi­gner, mais le fait d’humidifier la zone pour plan­ter des arbres peut cau­ser des pro­blèmes sani­taires (mala­dies parasitaires).

C’est jus­te­ment ce type de pro­blé­ma­tique qu’étudie votre laboratoire ?

- Oui, nous sommes en train d’y tra­vailler. Nous tra­vaillons sur les espèces végé­tales plan­tées en veillant à ce qu’elles soient adap­tées à la fois aux contraintes de l’écosystème et aux popu­la­tions, pour se nour­rir, se soi­gner... . Certaines espèces inté­ressent même de grands groupes phar­ma­ceu­tiques ou cos­mé­tiques, et peuvent engen­drer une acti­vité écono­mique impor­tante pour les popu­la­tions locales.

Afin d’avoir une vue d’ensemble sur ces pro­blé­ma­tiques, nous tra­vaillons tous, avec nos dif­fé­rentes spé­cia­li­tés, en concer­ta­tion. Tous les ans nous orga­ni­sons d’ailleurs un sémi­naire de res­ti­tu­tion de tous les tra­vaux de recherche qui ont été effec­tués sur l’année pour la Grande Muraille Verte. Cette année, il aura lieu le 18 décembre à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Où en est l’avancement de la Grande Muraille Verte aujourd’hui et vous apparaît-elle comme la solu­tion la plus effi­cace pour lut­ter contre la déser­ti­fi­ca­tion au Sahel ?

- La Grande Muraille Verte est appa­rue comme une solu­tion pos­sible, nous ne pou­vons pas dire si c’est la meilleure, mais c’est en tout cas une des solu­tions. Les scien­ti­fiques ont pré­ci­sé­ment pour tâche de veiller sans cesse à la bonne marche du pro­jet et de l’optimiser. Pour ce qui est de l’avancement du pro­jet, rap­pe­lons qu’il implique onze pays afri­cains (Burkina Faso, Djibouti, Erythrée, Ethiopie, Mali, Mauritanie Niger, Nigeria, Sénégal, Soudan et Tchad). Aujourd’hui, il est bien avancé au Sénégal, un peu au Tchad et au Nigéria, mais est blo­qué par la guerre dans des pays comme le Mali ou le Soudan.

L’objectif fixé est d’avoir réa­lisé pour 2025, une grande muraille conti­nue de 7100 km de long et 15 km de large. Au Sénégal, ce sont 5000 hec­tares par an qui sont plan­tés. L’échéance de 2025 peut être réa­li­sable si les finan­ce­ments inter­na­tio­naux suivent. Mais est irréa­liste avec les fian­ce­ments actuels... Il s’agit néan­moins d’un vrai pro­jet de déve­lop­pe­ment durable, puisqu’il s’inscrit dans la durée et a pour objec­tif d’augmenter le bien-être des popu­la­tions tout en amé­lio­rant les écosystèmes.
Dans les années à venir, quels sont les plus grands objec­tifs pour votre observatoire ?

Si cela est pos­sible, j’aimerais pou­voir faire un vrai labo­ra­toire de recherche sur place, à Widou Thiengoly avec des murs, car pour l’instant, nous sommes logés par les Eaux et Forêts, mais nous n’avons pas de locaux à pro­pre­ment par­ler. Puis, déve­lop­per les rela­tions Nord-Sud en termes de recherche et d’interdisciplinarité : c’est déjà un peu l’objet des Cahiers de l’Observatoire [1] , qui per­mettent à tous ceux qui tra­vaillent sur le pro­jet, cher­cheurs fran­çais et afri­cains, de connaître ce que font les autres.

Notes:

[1Les cahiers de l’Observatoire International Homme-milieux Tessekere, N°1 (Mai 2012) ; N°2 (décembre 2012)

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