Global et Local

France, qu’as-tu fait de tes villes moyennes ?

causeur.fr - Daoud Boughezala

Tout le monde en parle... ou presque. Loin des controverses autour de Macron ou Fillon, le sort de nos villes moyennes, de plus en plus désertifiées, inquiète jusqu’au New York Times, qui a dernièrement consacré un article alarmiste au centre-ville d’Albi. Olivier Razemon, journaliste et auteur de l’essai "Comment la France a tué ses villes", analyse les causes du désert français.

Daoud Boughezala. L’an dernier, vous avez publié un essai passionnant sur la désertification des villes moyennes françaises Comment la France a tué ses villes (Rue de l’échiquier, 2016). De Saint-Etienne à Perpignan en passant par Vierzon, les centre-ville s’affaissent sur eux-mêmes et se vident de leurs petits commerces. Au point que le New York Times a récemment consacré un article entier à Albi, suscitant l’ire de la mairie. Pourquoi ce sujet émerge-t-il enfin dans le débat public ?

Olivier Razemon1. Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave d’années en années, notamment au niveau de sa dimension la plus visible qu’est la vacance commerciale. Au-delà des histoires de centre-ville et de commerçants, cette affaire concerne l’ensemble de la ville et de la société. D’autres indicateurs se détériorent également d’années en années : le nombre de logements vides dans les villes moyennes, le revenu moyen, etc. Cette situation est devenue tellement visible que l’on ne peut plus la cacher. Longtemps, les décideurs nationaux ne l’ont pas vu parce qu’ils ne se rendent pas ou peu dans ces villes moyennes. Quand ils découvraient que telle ou telle ville avait un problème, ils l’attribuaient à elles seules, sans avoir conscience que cela se passe de la même manière partout.

Ce flétrissement général est-il uniquement dû à la prolifération des hypermarchés aux portes des villes ?

Bien que la France dispose de la grande surface d’hypermarchés en Europe, ce n’est pas le seul facteur en jeu. Certes, l’hypermarché concurrence violemment les petits commerces et on continue d’en construire en périphérie des villes sans que cela corresponde à aucun besoin de consommation. Mais l’étalement urbain joue beaucoup. Pendant cinquante ans, on a construit la ville en dehors de la ville ! Dans des localités comme Roanne, lorsqu’on veut édifier remplacer la ville piscine située près de la Loire, on en construit une autre dix kilomètres plus loin. Cela se déroule ainsi pour tous les équipements collectifs : caisse primaire d’assurance maladie, Pôle emploi, et hôpitaux… sauf volonté politique de le conserver à l’intérieur de la ville. On ne se demande jamais quelles seront les conséquences pour les patients qui vont régulièrement à l’hôpital.

A l’étalement urbain, correspond souvent une politique du tout-voiture que vous dénoncez dans votre essai. Pourquoi ?

L’étalement urbain s’appuie sur l’idée selon laquelle tous les déplacements doivent pouvoir se faire en voiture individuelle. C’est pourquoi tous les hypermarchés se situent en entrée de ville. Or l’entrée de ville est à un ou deux kilomètres du centre, ce qui la rend inaccessible à pied. Les zones commerciales en périphérie deviennent ainsi des endroits fermés bien que des bus y aillent de temps en temps. L’aménagement du territoire s’effectue donc en fonction de la seule voiture individuelle. Dans les rares endroits où la ville décide du contraire, ce choix est dénoncé comme totalement réactionnaire ! Il faut oser s’interroger sur l’usage de la voiture, un moyen de locomotion absolument formidable qui, lorsqu’il est érigé en pilier unique et absolu des politiques de transport, favorise l’extension continue de la ville. Et comme la ville ancienne se révèle inadaptée à la voiture, elle se voit délaissée.

Votre summa divisio entre centre-ville et périphérie recoupe imparfaitement la division du pays entre métropoles connectées à la mondialisation et France périphérique (rurale et pavillonnaire) qu’établit Christophe Guilluy. Quelles sont vos divergences avec ce fameux géographe sociale ?

A ma modeste échelle de journaliste, j’observe la situation des villes que je n’étudie pas de manière scientifique mais en prenant le temps de m’y déplacer à pied, en vélo, d’y prendre le bus, d’y parler avec les habitants, etc. Or, je ne retrouve pas de fracture entre des métropoles qui iraient parfaitement bien et des villes moyennes mal en point. Dans les villes moyennes, il y a aussi des gens aisés, voire parfois une économie qui fonctionne bien… mais c’est alors en périphérie que tout va mal ! On présente par exemple La Roche-sur-Yon comme une ville dynamique créatrice d’emplois, ce se vérifie à l’échelle de l’agglomération. Mais au niveau de la périphérie, c’est beaucoup moins vrai. Mutatis mutandis, c’est un phénomène semblable à celui qu’on constate dans les villes désindustrialisées.

Est-ce un trait spécifiquement français que cet assèchement des villes moyennes ?

Si cela participe d’un mouvement assez global, la France se révèle particulièrement touchée. D’une part, parce que notre pays a toujours refusé de regrouper ses 36 000 communes, préférant procéder à des regroupements intercommunaux, ce qui a octroyé à chaque maire un pouvoir très important sur le territoire de sa commune. Le maire décide de l’emplacement des équipements, des lotissements. On ainsi multiplié les pôles au sein d’une même ville.

D’autre part, la France n’a pas le même attachement historique aux villes que certains de ses voisins parce qu’elles ont été constituées après l’Etat. Jusqu’à il y a trente ans, la France était un pays rural – aujourd’hui, c’est devenu un pays urbain et péri-urbain – mais la notion de ville n’est arrivée que tardivement, avec énormément d’exceptions. En Italie et en Allemagne, les villes ont précédé l’Etat et certaines accueillent des universités depuis le XIIIe siècle. On en est loin !

Voir en ligne : http://www.causeur.fr/olivier-razem...
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